Communications

Le Village

De Kheirane

 Séminaire national sur la valorisation intégrée des milieux semi-arides

Centre universitaire Larbi Ben M'hidi - Oum El Bouaghi -

(28 et 29 mai 2001)

Steppe algérienne : désertisation et aménagement

BOUCHEMAL Salah
(Centre universitaire Larbi Ben M'hidi)
 
La désertisation des milieux steppiques est un thème bien connu. C'est un exemple vivant des relations entre l'homme et les paysages. En voulant exploiter ces milieux à son avantage, l'homme est, manifestement, en grande partie, responsable de leur détérioration, mais il en est également la victime, contraint de vivre dans des écosystèmes fragiles, soumis à une grande variabilité des précipitations et un retour épisodique de la sécheresse.
Par cette note, nous tenterons de présenter les paramètres ayant conduit à la dégradation de ces milieux et d'esquisser les traits de quelques actions mises en œuvre ou à préconiser pour la lutte contre le désertisation.
La désertisation : une question de terminologie
Désertification ou désertisation des paysages ? Pour décrire la "dégradation du tapis végétal et du sol dans l'écosystème sahélo-soudanien", Aubreville avait lancé, en 1949, le vocable de désertification. Ce terme a été repris, en 1977, par l'UNCOD (United Nations Conference On Desrtification) pour signifier la "diminution ou la destruction du potentiel biologique des terres pouvant conduire à son terme ultime à des conditions désertiques". En 1990, la définition suivante était proposée par l'UNEP en vue de la conférence "Environnement et Développement" de Rio de Janeiro : "la désertification est la dégradation des terres dans les écosystèmes secs, résultant d'activités humaines mal contrôlées". Ici le mot terre inclut les sols, les ressources en eau, la végétation et les récoltes, celui de dégradation veut dire réduction du potentiel biologique.
Très souvent, le terme de désertification est employé pour insister sur la déprise agricole caractérisée par le départ des agriculteurs et en même temps l'embroussaillement des paysages laissés à l'abandon. Mais dans cette situation, F. Di Castri (1990) préfère utiliser le terme de désertion, car le paysage final est loin d'être désertique. En effet, la biomasse combustible dans les régions méditerranéennes est, par son importance, source d'inquiétude, étant donné sa vulnérabilité au feu. Pour éviter la confusion nous avons choisi de dire : désertisation des milieux steppiques.
Les facteurs de la désertisation
Le déséquilibre agro-économique
Dans les milieux semi-arides, le paysage est le reflet le plus objectif de la réalité écologique, des relations que la société steppique entretient avec la nature. Les auteurs qui ont abordé ce problème l'analysent, généralement, en termes d'équilibre ou de déséquilibre. On parle d'équilibre lorsque la consommation des richesses naturelles par la société nomade n'outrepasse pas les productions naturelles de la steppe, et dans ce cas il y a absence de dégradation du couvert végétal et de l'érosion des sols. Dans la situation inverse il est question d'une balance mettant en jeu les besoins de cette société et les richesses naturelles, celle-ci aura plus que la nature puisse lui donner dans un laps de temps précis, car elle aura à puiser sur le "capital nature". On parlera alors de déséquilibre agro-économique, et cela aboutit à la transformation du paysage.
La rupture de la reproduction sociale
Le déséquilibre agro-économique est certes une cause indéniable de la désertisation, mais il semble que les méthodes qui l'expliquent soient trop statiques et aboutissent, de surcroît, à des solutions trop partielles comme celles préconisant la conservation, la protection, la défense de la nature. Il faudrait, par conséquent, réfléchir à un concept qui puisse donner au phénomène de désertisation non seulement une explication de la rupture de l'équilibre, mais aussi de la dynamique du déséquilibre, c'est-à-dire prendre en compte aussi bien ses dimensions matérielles, qu'historiques et sociales. Pour ce faire, il est impératif d'avoir une idée sur les lois de la reproduction de la société traditionnelle steppique (Montchaussé, 1977).
La reproduction d'une société est conçue selon trois manières différentes : elle est dite simple lorsqu'elle se pérennise dans la fixité, identiquement à elle-même, sans véritable évolution ou sans changement économique, social et politique important. Elle est dite élargie quand elle se perpétue conformément à sa nature, mais selon des dimensions économiques dépassant sans cesse les précédentes. On dit qu'elle est réduite quand l'efficacité de ses forces productives décline d'une façon absolue et l'empêche de perdurer.
Pour ce qui est de la société traditionnelle, il semble que l'on soit passé le long du vingtième siècle, d'une reproduction simple à une société incapable de se reproduire, entraînant dans sa chute les paysages.
Le colonialisme
En 1940, J. Despois affirmait que "c'est bien la mise en culture qui, beaucoup plus que le nomadisme, a dévasté la végétation naturelle des basses steppes. L'époque romaine a certainement été beaucoup plus redoutable au tapis végétal que les temps numides ou arabes"1. Cela est d'autant plus vrai que les Romains, par une déforestation systématique et des travaux de petite hydraulique, développèrent la céréaliculture sur des terres semi-arides. Or, à une brève fertilité a succédé une longue stérilité.
Les invasions hilaliennes, au dixième siècle, ont eu pour conséquence un fort développement du nomadisme et de la vie pastorale. En entamant les formes collectives du statut foncier, la conquête turque favorisa un "essor" de la propriété du sol. Mais c'est la colonisation française qui a le plus largement modifié les aspects écologiques et socio-économiques de la steppe.
Avec elle, fut instauré tout un arsenal juridique. Ici comme ailleurs, et bien que sous des formes différentes, la dépossession foncière affecta les populations nomades et semi-nomades. Le nomadisme "humide" fut éliminé dès les premiers temps de la colonisation : les tribus d'agro-pasteurs qui séjournaient en hiver ou à longueur d'année dans le Tell sont refoulées vers le sud. Puis, l'ouverture, plus tard, d'un "front pionnier" agricole sur les franges méridionales du tell entraîna l'élimination des meilleurs pâturages au profit d'une agriculture aléatoire, et l'expulsion des pasteurs vers les chott et les zones pauvres. En outre, la transhumance d'été, l'achaba, fut soumise à une réglementation fortement rigide, car peu compatible avec la variabilité des conditions bio-climatiques. Coupés de leurs bases arrières et de leurs nécessaire liberté de mouvement, les tribus nomades n'eurent plus, pour survivre, qu'à soumettre les parcours steppiques à une surexploitation entraînant une véritable désertisation.
La guerre de libération a été, elle aussi, une période fort éprouvante pour la société et l'économie steppiques. Lorsqu'on institua les zones interdites, on amputa les parcours. Ce fut, alors, l'interdiction de l'utilisation de plus de 5000.000 d'hectares par les éleveurs. Ainsi, de nombreux troupeaux furent décimés, entraînant la sédentarisation des nomades et leur paupérisation.
L'exploitation minière de la steppe
C'est par une exploitation minière des ressources de la steppe et par suppression du rapport nécessaire existant entre les terres exploitées et les terres exploitables que cette société traditionnelle a connu la dégénérescence que nous lui connaissons actuellement. Le mode de vie tribal a périclité et les potentialités agricoles de la steppe ont décliné. L'exploitation minière de la steppe s'appuie sur la triptyque que constituent la céréaliculture, le surpâturage et l'éradication des espèces ligneuses.
La pratique aventurée de la céréaliculture
La céréaliculture avait toujours été pratiquée dans la steppe, mais elle se limitait, bien souvent, aux bas fonds inondables produisant des rendements honnêtes, sans grands dommages pour les parcours. Mais quant elle est devenue une pratique nécessaire à la survie du pasteur, celui-ci s'est mis à emblaver plus de terres en faisant accroître, chaque année, les superficies défrichées. Les défrichements touchent généralement les terroirs les plus pauvres, les terrains propices étant depuis longtemps exploités, ceux où la pluviométrie est suffisante et le relief permettant de recueillir les eaux de pluie, de ruissellement ou de crue. Ailleurs, la céréaliculture devient aléatoire et empiète sur les terres de parcours. Le résultat est patent : les emblavures suivent les défrichements et l'érosion la maigre récolte.
Le surpâturage
À côté de l'élevage traditionnel, existe dans la steppe un élevage plus moderne, se préoccupant essentiellement de la commercialisation effective de la production animale. L'un et l'autre ne se soucient guère, dans leurs logiques économiques propres, de la conservation des paysages steppiques.
En économie traditionnelle, le pasteur considère son cheptel comme un moyen de thésaurisation, une banque à la mesure de sa richesse et de son appartenance sociale. Il élève son troupeau sans penser à une utilisation convenable du couvert végétal. L'élevage pratiqué par les riches éleveurs de la steppe obéit à une logique dirigée par la recherche du profit. Le propriétaire du troupeau tient à retirer le maximum de bénéfices de son exploitation sans se préoccuper, lui aussi, d'une utilisation optimale des ressources végétales, d'autant plus que cela ne fait l'objet d'aucune rémunération, le régime foncier de la steppe n'étant pas celui de l'appropriation privée.
Ces deux logiques économiques, avec des motifs différents, poussent donc le propriétaire traditionnel ou l'éleveur à rechercher la constitution d'un troupeau au nombre de têtes maximum. Elles conduisent ainsi au surpâturage, qui entraîne, évidemment, la réduction du tapis végétal, puisque la consommation végétale n'est pas couverte par les possibilités de renouvellement de la végétation.
L'éradication des espèces ligneuses
Comme il n'existe pas de véritables forêt dans la steppe et parce que les combustibles industriels sont presque totalement inaccessibles aux nomades, ceux-ci arrachent les plantes capables de satisfaire leurs besoins. Les plantes arrachées sont généralement le jujubier et l'armoise, mais quand l'hiver est rude et que ces dernières espèces se font rares, les touffes d'alfa sont, à leur tour, victimes des besoins de l'homme. Un calcul rapide montre la capacité de nuisance de l'éradication des plantes arbustives : on estime généralement qu'une population de 100.000 personnes dénude entre 7000 et 20.000 hectares par an, sur une steppe d'armoise blanche, en bon état, pour subvenir à ses besoins en combustibles, soit 700 à 1000 kilogrammes par an, pour une famille de 5 personnes. Or, la steppe à armoise étant estimée à 4000.000 d'hectares, il faudra entre 20 à 60 ans pour que 4000.000 hectares soient entièrement inutilisables, livrés à l'érosion par la simple recherche du combustible ! La végétation arbustive ne repousse pas et la végétation herbacée associées à ces buissons disparaît avec ceux-ci. À son tour, le sol qui se trouvait un peu protégé et humidifié se dessèche, puis s'érode sous l'action du vent.
La pression démographique
La progression démographique qu'ont connu les différentes régions de l'Algérie n'a pas épargné celle de la steppe. Pour l'Est algérien, par exemple, la population steppique a presque quintuplé entre les recensements de 1954 et 1998. Là aussi les ressources n'ont pas suivi cette croissance : les surfaces défrichées, puis emblavées se sont multipliées par 4 ou 5, les rendements agricoles ont baissé et le cheptel ovin et caprin a diminué considérablement. L'embauche saisonnière, à la faveur des migrations d'hiver et d'été, s'est beaucoup développée. Les modes de vie se sont transformés, la sédentarité et le salariat ont remplacé la vie tribale et itinérante.
La société steppique traditionnelle n'a pas su trouver dans l'accroissement démographique un stimulant à son développement. Son économie repose presque exclusivement sur le pastoralisme dont le problème fondamental est la précarité de son existence, parce que soumis à une lutte continuelle contre les aléas du climat. Lorsqu'elle se met à emblaver, c'est pour éviter la famine. Ainsi, en soustrayant au milieu ce dont elle a besoin sur le moment, elle hypothèque l'avenir au profit du présent.
La concentration des ressources pastorales
Ce sont les gros éleveurs qui ont la mainmise sur les immensités steppiques. Après l'indépendance et bien que les forces législatives ne soient plus avec eux, ils ont toujours gardé leur force économique pour s'approprier les meilleurs pâturages. Grâce à elle, ils peuvent provoquer les faits : ils font, par exemple, main basse sur les terres collectives en entourant malicieusement celles-ci par des langues de terres emblavées qui sont, selon la tradition nomade, interdites aux dents des animaux. Les camions leur assurent une extrême mobilité des troupeaux. Ainsi, ils envoient les moutons vers les endroits où l'herbe est la plus dense, en devançant les nomades pour qu'ils ne puissent le faire. Parfois, les éoliennes sont mises volontairement hors d'usage afin que certaines zones soient dépourvues de point d'eau ; une telle pratique est une astuce utilisée pour faire fuir les nomades de ces lieux, et il ne reste plus aux riches éleveurs qu'à investir les parcours devenus vacants et recourir aux moto-pompes et aux citernes tractées.
Ce type d'accaparement sous-tend une accumulation du capital sans gros frais et sans gros investissements, car il suffit aux riches éleveurs d'expulser à leur manière les nomades des parcours collectifs, le croît naturel du cheptel fait le reste. La commercialisation spéculative procure alors des gains substantiels, favorisant un accroissement supplémentaire des troupeaux, et donc de nouveaux profits, c'est-à-dire une progression de l'économie marchande, celle-ci se substituant, sans coup férir, à l'économie vivrière. Mais une concentration des ressources disponibles s'accompagne de l'appauvrissement d'une masse importante de la population. Démunie, celle-ci se tourne vers l'exploitation des zones les plus fragiles, concourant ainsi à leur désertisation.
La gestion de la steppe
Le mouvement coopératif
Après l'indépendance, les premiers balbutiements concernant la préservation et le développement de la steppe datent des années soixante avec notamment l'instauration du mouvement coopératif. Les textes de 1967 consacrèrent l'institution des A.D.E.P.2 qui ont repris le patrimoine humain et matériel de l'ancien Secteur d'Amélioration Rurale (S.A.R.) mis en place par la colonisation.
Les A.D.E.P. avaient un programme fort ambitieux. Elles devaient réduire les migrations vers le Tell, amorcer la sédentarisation des nomades et transformer les structures tribales et les traditions figées. Elles poursuivaient également un objectif technico-économique, celui de l'intensification et de la modernisation de l'élevage ovin.
Ces coopératives s'étalaient sur 5.000 à 10.000 hectares et disposaient d'un nombre conséquent de béliers, de l'équipement nécessaire et d'une avance financière. Les terres étaient divisées en deux parts égales, l'une était réservée à la conduite des animaux par la moitié des coopérateurs, tandis que l'autre était mise en défens par le reste des bergers. La permutation des coopérateurs était généralement hebdomadaire, alors que celle des parcours était annuelle.
Au total, malgré une expérience riche en enseignements, le bilan d'ensemble fut décevant, eu égard aux moyens mis en œuvre. Ce mouvement coopératif n'avait pu toucher que 2% de la steppe entière. De plus, l'une des raisons de l'échec fut le caractère ponctuel de l'opération, puisque les A.D.E.P. avaient été parachutées au milieu de la Steppe, puis dirigées de l'extérieur en court-circuitant ainsi les chefs-lieux des communes de localisation. Elles avaient une faible autonomie effective et leur fonctionnement laissait donc à désirer. Cela poussa, très souvent, les coopérateurs à déserter ce type d'association, ou à rembourser les prêts d'équipement, uniquement pour se libérer et redevenir propriétaires privés. L'A.D.E.P. d'Aïn-Zitoune, près d'Oum EL Bouaghi, est un exemple qui permet d'illustrer les déboires vécues par ce système coopératif.
Créée sur 5.000 hectares de domaniaux, elle n'avait pu, au terme de son existence, atteindre les résultats escomptés. Les réalisations, accompagnées d'investissements élevés, ne portèrent que sur 1.000 ha seulement. La régénération de la steppe avait pu maintenir une charge d'une bête pour 3 hectares au lieu de 5 auparavant. Mais l'interdiction des labours ne donna que des résultats médiocres, parce qu'il n'y avait eu ni recolonisation, ni semis d'espèces pastorales. En outre, il faut ajouter que l'absence de réserve fourragère, par manque d'eau d'irrigation, fut la grande faiblesse du système.
Mais d'autres expériences se situent également dans la mouvance du système, il s'agit des Z.D.I.P., c'est-à-dire les zones de développement pastoral intégré, dont le but était de prendre en charge les populations de la steppe, en réorganisant leurs activités et en réaménageant les pâturages par un regain de l'esprit collectif que la sédentarisation a fortement entamé. D'ailleurs, c'est dans ce sens que, plus tard, la Révolution agraire avait voulu interféré sur la steppe. Mais elle avait aussi d'autres objectifs très précis, comme ceux qui consistaient à réduire la charge supportée par les zones steppiques, grâce à une diminution du nombre de têtes d'ovins. Pour ce faire, on créa des coopératives où les attributaires d'ovins allaient de pair avec une superficie correspondante. Ces coopératives d'élevage ou CEPRA3 devaient faire l'objet de mise en défens (en rotation) et de plantation régulière de brise-vent, ainsi que la création de points d'eau. Elles avaient également à bénéficier des leçons tirées de l'expérience des coopératives de l'A.D.E.P. et en corriger les insuffisances.
La Révolution agraire avait institué des garde-fous concernant l'exploitation des terres de parcours, car quel que soit leur statut juridique antérieur, elles redevenaient "propriété de la collectivité nationale" qui en restituait la jouissance à ceux qui vivaient de l'élevage pastoral. Pour cela, les parcours étaient divisées comme suit :
- les terres de parcours communs à tous les éleveurs ;
- les terres de parcours dégradées susceptibles, après leur aménagement, soit d'être attribuées, soit d'être mises en réserve ;
- les terres de parcours attribuées collectivement en vue de la constitution de coopératives d'élevage.
Cela signifie que le pacage privé devait se réduire à une peau de chagrin. En somme, c'est au cloisonnement d'un espace depuis longtemps ouvert que l'on devait aboutir.
Pour s'achever, la Révolution agraire devait le faire par une remise en cause des rapports de productions patriarcaux, féodaux et semi-féodaux qui dominaient les activités pastorales. Ainsi, on allait procéder à l'élimination des propriétaires de troupeaux non exploitants et à la limitation du nombre de têtes d'ovins possédées. Mais la limitation ne signifiait pas la nationalisation des têtes en surnombre, puisque le propriétaire pouvait s'en défaire par les moyens qui lui convenaient. Or, cet achèvement n'avait pas eu lieu, puisque les actions qui devaient s'en suivre avaient été publiquement reportées en 1980, pour ne pas dire qu'elles avaient été annulées4.
Les réformes agraires de 1983 et 1987
En 1983, une opération de restructuration, décidée à l'échelle nationale, en vue d'unifier le secteur de la Révolution agraire et celui des unités agricoles conduites en autogestion, avait englobé également les régions steppiques. Elle avait entraîné dans son sillage la dissolution des C.E.P.R.A. et leur remplacement par des fermes pilotes.
Cependant, on s'aperçut très vite que cette réforme n'avait pas pu atteindre les résultats attendus, et on pensa qu'en libérant l'initiative des producteurs, on pouvait faire sortir l'agriculture de l'État de son impasse. Ces derniers étaient, en effet, exclus des processus de décision et ne pouvaient ainsi élaborer eux-mêmes les plans de production. Tout revenait, aux décideurs centraux qui répercutaient leurs décisions sur le terrain à travers circulaires et instruction. De plus, le mode de formation du revenu n'était pas favorable à l'effort productif des membres du collectif. Tout ceci impulsa, en 1987, l'initiative d'une réorganisation des exploitations du secteur public.
Cette réorganisation porta sur des dispositions qui donnèrent aux producteurs un droit de jouissance perpétuelle sur l'ensemble des terres constituant l'exploitation, ainsi qu'un droit de propriété sur tous les biens formant le patrimoine autre que la terre. Ainsi, l'unité agricole se présente soit sous forme collective (E.A.C.), soit sous forme individuelle (E.A.I.)5.
L'État a maintenu encore sa présence en s'accordant un droit de regard sur quelques fermes pilotes qu'il a créé dans un certain nombre de secteurs, avec un fonctionnement de type "tutelliste". On aurait pensé que dans les régions steppiques, c'est ce type d'exploitation qui allait le seul à être instauré et qu'il était hors de question de procéder à un partage des terres. Les décisions furent autrement et selon les rapports de force locaux, c'est l'un ou l'autre cas qui fut privilégié. Tel est l'exemple de la ferme pilote Delfi Mohammed, qui avait repris les terres de deux C.E.P.R.A., elles-mêmes constituées à partir l'ancienne A.D.E.P. d'Aïn-Zitoune.
Forte de ses 6.800 hectares de parcours, elle avait été, au départ, maintenue à sa vocation initiale. Elle consistait à produire un effet d'entraînement sur les terres limitrophes, afin de régénérer la steppe et mettre fin à l'exploitation anarchique des parcours. Mais sous la pression des travailleurs, elle fut, malheureusement, démembrée en 4 E.A.C.
Aujourd'hui, le constat est amer. Car la steppe d'Aïn-Zitoune a été largement entamée, et la céréaliculture a pu, dans certains endroits, être pratiquée jusqu'à une dizaine de mètres des sebkhas. Ceci pour donner quels résultats ? Il s'agit, dans l'ensemble, d'une céréaliculture de misère, avec des rendements très bas et une irrégularité extrême. Les zones qui n'ont pas encore été emblavées constituent la seule possibilité de faire de l'élevage sans grosses dépenses. L'objectif essentiel de l'éleveur est, alors, de multiplier son troupeau et utiliser le maximum d'aliments que la steppe puisse donner. Par endroits déjà, la rupture de l'équilibre de cet écosystème fragile est manifeste, à tel point que la régénération naturelle a été bannie, que le sol a perdu toutes ses potentialités et que la plante constituant la steppe a quitté les lieux. En somme, la steppe d'Aïn-Zitoune se dégrade de jour en jour et atteint parfois un stade irréversible, accentué, aujourd'hui, par l'absence totale d'une politique de préservation et de reconstitution de ce groupement végétal avec tous ses apports pour l'écologie et l'économie de ce secteur particulier.7
Les collectifs des EAC nés de la ferme pilote Delfi Mohammed ont fini par détourner la vocation de leurs unités, en multipliant les emblavures et en acceptant sans contrôle la venue sur leurs terres pour le pacage, par la location, des troupeaux appartenant à d'autres éleveurs (BOUCHEMAL, 1997).
Le Haut Commissariat au Développement de la Steppe (H.C.D.S.)
C'est dans la foulée de la réforme portant restructuration du secteur public agricole que les décideurs ont été amenés, pour la première fois, à traiter la question de la Steppe dans une perspective nouvelle, celle de l'intégration à grande échelle, c'est-à-dire entreprendre des actions faisant appel à tous les acteurs concernés par le développement de cette zone. C'est ainsi que fut créé le Haut Commissariat au Développement de la Steppe8 qui se donna comme objectif de résoudre un problème majeur ayant contrarié la mise en œuvre des programmes précédents, la contradiction entre "patrimonialité et territorialité"9.
L'idée est, en fait, de créer des institutions conciliant maillage territorial, ordre tribal et appropriation individuelle. Cette organisation ethno-administrative, qui a toujours manqué à la steppe, permet de mieux prendre en charge les projets pastoraux (conception et réalisation). Ainsi conçu, ce système repose sur la "reconnaissance de territoires d'identification" devant servir, à plusieurs échelons, de cadre à la politique envisagée. L'unité de base de l'aménagement est constituée par l'unité pastorale qui correspond au finage d'une entité ethnique et sociale (arch ou fraction).

À travers cette structuration, on a voulu responsabiliser chaque producteur en lui confiant la gestion personnelle de son troupeau et en lui assurant l'essentiel de son alimentation grâce à une intensification de la production végétale locale. M. Smaïl (1991) a observé que certains résultats ont été probants, dans la mesure où l'agro-pasteur Naïli de la fraction Ouled Baïda, dans le secteur de Djelfa, "se familiarise progressivement avec les nouvelles techniques de l'aménagement pastoral (pacage différé, disc-pitting-ensemensement…)". Quelquefois, c'est lui-même qui assure la plantation et en prend soin.
Pour la réalisation des projets, on mobilisa de très grands moyens, ce qui a pu leur assurer un très bon démarrage. Mais il reste à régler un problème fondamental, celui du droit de jouissance des terres de parcours, car bien que la formule de l'unité pastorale fasse de lui le principal animateur de l'aménagement, l'éleveur ou l'agro-pasteur sera plus responsabilisé si un texte de loi est pris en vue d'une réglementation régissant l'activité pastorale.
Il est fort probable que la réussite des plans d'aménagement ne réussissent que si l'agro-pasteur se sente confiant dans son avenir, et dans ce cas l'État doit revoir le statut juridique des territoires steppiques, la formule arch semblant être la plus adéquate. En effet, si l'habitant de la Steppe a agi dans la dégradation de son environnement écologique, il n'empêche que, demain, en sachant qu'il en est réellement l'usufruitier, il pourra planter un pied de sparte, d'atriplex ou d'alfa.
Le barrage vert
Le barrage vert a pour objet de contenir l'avancée des sables, grâce à un rideau forestier de 1.500 km, s'étirant de la frontière tunisienne à la frontière marocaine, sur une largeur de 15 km. Le programme a délimité 3 millions d'hectares, à raison de 150.000 hectares par an. L'œuvre paraît grandiose, mais jusqu'à maintenant les résultats ont été médiocres. Avec le temps, on a modéré les ambitions et on a modifié la conception du projet.
La wilaya de Tébessa, dans l'Est algérien, est parmi les secteurs d'intervention de ce rideau forestier. Là aussi, l'échec est frappant : sur un programme de 400.000 hectares, on a pu reboiser, depuis 1974, seulement 12.000 hectares. Cette faible performance a pour principale raison la mauvaise localisation du barrage vert. En effet, on l'a situé, pour l'essentiel, en pleine zone steppique, à la limite sud de la partie sub-aride de la région, un endroit où le climax interdit la plantation de l'arbre, car a-forestier. Cela explique, certainement, le fait que des arbres de pin d'Alep, après dix années de vie, se soient subitement éteints !
- Une autre politique a été initiée, mais sera-t-elle porteuse ?
Dans la région de Tébessa, une double action est menée sur le plan du reboisement. L'une tend à diversifier les essences de plantation, afin d'améliorer les parcours dégradés et augmenter les disponibilités fourragères. L'autre consiste à opérer un développement intégré grâce à la mise en œuvre d'actions multiples et complémentaires.
Les plantations sont principalement à base d'atriplex et opuntia, ainsi que de diverses légumineuses arborées (acacia, caroubier, févier d'Amérique). Mais pour fixer les populations, on a instauré un programme qui vise à développer l'arboriculture et à permettre, dans le cadre de petites exploitations familiales, de diversifier les ressources de revenu. Ces plantations fruitières ont porté sur 700 ha mêlant figuier, amandier, abricotier, olivier, noyer et pommier. Cette action, initiée par les services des forêts, est renforcée par le programme du F.N.D.R.A.10, qui encourage le développement de l'arboriculture en fournissant matériels et équipements aux exploitants. On pense qu'une telle politique permettra d'engendrer des gains appréciables, et avec la prolifération des jardins on aura installé un véritable labyrinthe de brise-vent, donc un moyen de lutte contre la désertisation.
Mais la multiplication des vergers est-elle propice dans une région où les conditions du milieu sont particulièrement difficiles ? La culture des céréales a toujours été une culture "loterie", mais son substitut ne sera-t-il pas un pis-aller ?
Des complémentarités à maintenir
Il s'agit de complémentarités dont le principe peut être expliqué par un exemple pris dans la wilaya de Tébessa. Dans cette région, on peut descendre facilement, sur une centaine de kilomètres, de Chéria à Négrine, de 1.200 à 100 m d'altitude, et voir la pluviométrie fléchir de 450 à 150 mm. Ainsi, on passe de l'hiver froid à l'hiver tiède. En somme, deux secteurs où se juxtaposent céréaliculture et parcours sahariens, une situation qui permet des complémentarités entre deux finages. M. Côte a fort bien résumé les combinaisons qui en résultent :
On effectue un déplacement pour cultures : "à la céréaliculture précoce sur épandage de crue pratiquée sur le piémont saharien succède la céréaliculture tardive pratiquée par les mêmes groupes sur les hautes terres". On effectue un déplacement pour parcours :
-" pacage sur le piémont saharien pendant les 3 mois d'hiver ;
- pacage sur la steppe de la zone médiane pendant les 3 à 4 mois de printemps ;
- pacage sur les chaumes des hautes terres pendant les 3 à 4 mois d'été".
De cette situation, on comprend que le cheptel ne peut être nourri par la steppe que durant une période très courte de l'année, 3 à 4 mois. Mais des compensations en nourriture sont assurées grâce aux déplacements des bêtes et des hommes en des lieux différents le long de l'année. Ces mouvements, qui associent élevage et culture, sont le fondement de l'achaba, ils existent de bout en bout de l'Atlas saharien.
Bien qu'il ait subi quelques changements, ce système demeure, aujourd'hui, bien vivant. C'est sur ses modalités que les aménagements ont eu lieu. On a déjà vu que les déplacements des bêtes se font par camion. La céréaliculture de piémont a fait place aux fourrages. La généralisation de l'enseignement fixe progressivement les familles dont seuls quelques membres effectuent la transhumance.
L'État a toujours voulu interféré sur la steppe, mais ses interventions n'ont jamais tenu compte du fondement de ce système d'utilisation, ni de ce monde social très structuré. Il n'a pas donné la main aux collectivités qui, elles, savaient gérer le fait écologique. Ses programmes reposaient essentiellement sur la fixité : troupeaux conduits sur des espaces cloisonnés, coopératives d'élevage, fermes en stabulation. Cela ne pouvait se solder que par un échec.
La steppe constitue une ressource non négligeable, il faut la valoriser Mais une telle action ne sera porteuse que si l'on ne néglige pas le savoir-faire des éleveurs locaux. Leurs pratiques seront mises à profit, mais on essayera de les accommoder progressivement aux réalités de la vie moderne. Dans ce cas, on maintiendra le principe de l'achaba, mais en la faisant évoluer de manière à ce que le nomadisme fasse place au pastoralisme, c'est-à-dire dire ne plus déplacer les familles, mais seulement les bêtes et les bergers. On installera, alors, des infrastructures de support pour les troupeaux (puits à éolienne, zéribas) et une base de vie pour les pasteurs.
D'autres actions à mener
Les actions pratiques de prévention sont connues et point n'est besoin d'aborder en détail cette question. On peut, néanmoins citer quelques unes :
Encourager les sources d'énergie de remplacement
Il est opportun de promouvoir une politique consistant à réduire et à empêcher l'éradication des plantes arbustives. On pourrait, par exemple, encourager la diffusion des bouteilles de gaz et des réchauds, action qui a été, semble-t-il, porteuse en Tunisie. Il est possible aussi d'envisager de recourir à une autre source énergétique de substitution, l'énergie solaire. Toute action interdisant l'arrachage risquerait de rester sans écho, le combustible étant un besoin économique impérieux.
Prévenir l'érosion éolienne
La technique des brise-vent reste peu employée par les agriculteurs, malgré les avantages qu'elle offre. La rugosité des paysages et la constitution d'obstacles réduisent fortement l'érosion éolienne. De tels effets peuvent également être retenus par l'édification de murets de pierres sèches.
Gérer rationnellement les espaces pâturés
En fonction de la production végétale annuelle consommable, il est possible de déterminer une pression animale optimale dont le respect assure le renouvellement de la production et le maintien de la composition floristique du pâturage. On peut contrôler la charge animale, notamment en s'appuyant sur la rotation des parcours, et si nécessaire sur une mise en défens. Il est ainsi reconnu, lorsque la charge animale est constante, que le simple passage d'un pâturage en continu à un passage à un système saisonnier accroît considérablement la production pastorale.
Intensifier la production fourragère
Il est possible d'opérer une telle action grâce à une utilisation rationnelle des ressources hydriques disponibles (forages, puits).
Diversifier les ressources pastorales
Cette diversification se fait par des travaux réguliers et progressifs de régénération par plantation et semis, ainsi que par l'emploi d'autres techniques adéquates.
Conclusion
Dans les régions steppiques de l’Algérie, les méfaits de la désertisation sont manifestes. La production végétale naturelle risque de régresser davantage. Les espèces d'intérêt pastoral se raréfient et leur production décroît, tant elles sont tributaires de la variabilité du climat. On ne peut ignorer ce risque, et il est à prendre en considération dans les schémas d'aménagement. Dans ces conditions, il est important que les décideurs prennent des mesures de prévention (localisation optimale des cultures, choix des niveaux d'intensification de l'exploitation), pour que partout le capital "sol-végétation" soit sauvegardé. C'est dans ce contexte, d'ailleurs, que s'inscrit le programme du F.N.D.R.A., dont la portée reste limitée, parce qu'on a négligé un facteur de taille, la sensibilisation des masses auxquelles il a été soumis.
Au niveau des objectifs, les schémas d'aménagement doivent combiner le respect des exigences écologiques avec le souci de proposer des solutions socialement acceptables. On doit songer aussi à vulgariser un certain nombre d'acquis techniques, mais il faut, pour cela, créer les conditions socio-économiques qui permettent leur intégration dans les pratiques sociales.