Steppe
algérienne : désertisation et aménagement
- BOUCHEMAL Salah
- (Centre universitaire Larbi Ben
M'hidi)
-
- La désertisation des milieux
steppiques est un thème bien connu. C'est un
exemple vivant des relations entre l'homme et les
paysages. En voulant exploiter ces milieux à son
avantage, l'homme est, manifestement, en grande
partie, responsable de leur détérioration, mais
il en est également la victime, contraint de
vivre dans des écosystèmes fragiles, soumis à
une grande variabilité des précipitations et un
retour épisodique de la sécheresse.
- Par cette note, nous tenterons de
présenter les paramètres ayant conduit à la
dégradation de ces milieux et d'esquisser les
traits de quelques actions mises en uvre ou
à préconiser pour la lutte contre le
désertisation.
- La désertisation : une
question de terminologie
- Désertification ou désertisation
des paysages ? Pour décrire la
"dégradation du tapis végétal et du sol
dans l'écosystème sahélo-soudanien",
Aubreville avait lancé, en 1949, le vocable de
désertification. Ce terme a été repris, en
1977, par l'UNCOD (United Nations Conference On
Desrtification) pour signifier la
"diminution ou la destruction du potentiel
biologique des terres pouvant conduire à son
terme ultime à des conditions
désertiques". En 1990, la définition
suivante était proposée par l'UNEP en vue de la
conférence "Environnement et
Développement" de Rio de Janeiro : "la
désertification est la dégradation des terres
dans les écosystèmes secs, résultant
d'activités humaines mal contrôlées". Ici
le mot terre inclut les sols, les ressources en
eau, la végétation et les récoltes, celui de
dégradation veut dire réduction du potentiel
biologique.
- Très souvent, le terme de
désertification est employé pour insister sur
la déprise agricole caractérisée par le
départ des agriculteurs et en même temps
l'embroussaillement des paysages laissés à
l'abandon. Mais dans cette situation, F. Di
Castri (1990) préfère utiliser le terme de
désertion, car le paysage final est loin d'être
désertique. En effet, la biomasse combustible
dans les régions méditerranéennes est, par son
importance, source d'inquiétude, étant donné
sa vulnérabilité au feu. Pour éviter la
confusion nous avons choisi de dire :
désertisation des milieux steppiques.
- Les facteurs de la
désertisation
- Le déséquilibre
agro-économique
- Dans les milieux semi-arides, le
paysage est le reflet le plus objectif de la
réalité écologique, des relations que la
société steppique entretient avec la nature.
Les auteurs qui ont abordé ce problème
l'analysent, généralement, en termes
d'équilibre ou de déséquilibre. On parle
d'équilibre lorsque la consommation des
richesses naturelles par la société nomade
n'outrepasse pas les productions naturelles de la
steppe, et dans ce cas il y a absence de
dégradation du couvert végétal et de
l'érosion des sols. Dans la situation inverse il
est question d'une balance mettant en jeu les
besoins de cette société et les richesses
naturelles, celle-ci aura plus que la nature
puisse lui donner dans un laps de temps précis,
car elle aura à puiser sur le "capital
nature". On parlera alors de déséquilibre
agro-économique, et cela aboutit à la
transformation du paysage.
- La rupture de la reproduction
sociale
- Le déséquilibre agro-économique
est certes une cause indéniable de la
désertisation, mais il semble que les méthodes
qui l'expliquent soient trop statiques et
aboutissent, de surcroît, à des solutions trop
partielles comme celles préconisant la
conservation, la protection, la défense de la
nature. Il faudrait, par conséquent, réfléchir
à un concept qui puisse donner au phénomène de
désertisation non seulement une explication de
la rupture de l'équilibre, mais aussi de la
dynamique du déséquilibre, c'est-à-dire
prendre en compte aussi bien ses dimensions
matérielles, qu'historiques et sociales. Pour ce
faire, il est impératif d'avoir une idée sur
les lois de la reproduction de la société
traditionnelle steppique (Montchaussé, 1977).
- La reproduction d'une société
est conçue selon trois manières différentes :
elle est dite simple lorsqu'elle se pérennise
dans la fixité, identiquement à elle-même,
sans véritable évolution ou sans changement
économique, social et politique important. Elle
est dite élargie quand elle se perpétue
conformément à sa nature, mais selon des
dimensions économiques dépassant sans cesse les
précédentes. On dit qu'elle est réduite quand
l'efficacité de ses forces productives décline
d'une façon absolue et l'empêche de perdurer.
- Pour ce qui est de la société
traditionnelle, il semble que l'on soit passé le
long du vingtième siècle, d'une reproduction
simple à une société incapable de se
reproduire, entraînant dans sa chute les
paysages.
- Le colonialisme
- En 1940, J. Despois affirmait que
"c'est bien la mise en culture qui, beaucoup
plus que le nomadisme, a dévasté la
végétation naturelle des basses steppes.
L'époque romaine a certainement été beaucoup
plus redoutable au tapis végétal que les temps
numides ou arabes"1. Cela est
d'autant plus vrai que les Romains, par une
déforestation systématique et des travaux de
petite hydraulique, développèrent la
céréaliculture sur des terres semi-arides. Or,
à une brève fertilité a succédé une longue
stérilité.
- Les invasions hilaliennes, au
dixième siècle, ont eu pour conséquence un
fort développement du nomadisme et de la vie
pastorale. En entamant les formes collectives du
statut foncier, la conquête turque favorisa un
"essor" de la propriété du sol. Mais
c'est la colonisation française qui a le plus
largement modifié les aspects écologiques et
socio-économiques de la steppe.
- Avec elle, fut instauré tout un
arsenal juridique. Ici comme ailleurs, et bien
que sous des formes différentes, la
dépossession foncière affecta les populations
nomades et semi-nomades. Le nomadisme
"humide" fut éliminé dès les
premiers temps de la colonisation : les tribus
d'agro-pasteurs qui séjournaient en hiver ou à
longueur d'année dans le Tell sont refoulées
vers le sud. Puis, l'ouverture, plus tard, d'un
"front pionnier" agricole sur les
franges méridionales du tell entraîna
l'élimination des meilleurs pâturages au profit
d'une agriculture aléatoire, et l'expulsion des
pasteurs vers les chott et les zones pauvres. En
outre, la transhumance d'été, l'achaba,
fut soumise à une réglementation fortement
rigide, car peu compatible avec la variabilité
des conditions bio-climatiques. Coupés de leurs
bases arrières et de leurs nécessaire liberté
de mouvement, les tribus nomades n'eurent plus,
pour survivre, qu'à soumettre les parcours
steppiques à une surexploitation entraînant une
véritable désertisation.
- La guerre de libération a été,
elle aussi, une période fort éprouvante pour la
société et l'économie steppiques. Lorsqu'on
institua les zones interdites, on amputa les
parcours. Ce fut, alors, l'interdiction de
l'utilisation de plus de 5000.000 d'hectares par
les éleveurs. Ainsi, de nombreux troupeaux
furent décimés, entraînant la sédentarisation
des nomades et leur paupérisation.
- L'exploitation minière de la
steppe
- C'est par une exploitation
minière des ressources de la steppe et par
suppression du rapport nécessaire existant entre
les terres exploitées et les terres exploitables
que cette société traditionnelle a connu la
dégénérescence que nous lui connaissons
actuellement. Le mode de vie tribal a périclité
et les potentialités agricoles de la steppe ont
décliné. L'exploitation minière de la steppe
s'appuie sur la triptyque que constituent la
céréaliculture, le surpâturage et
l'éradication des espèces ligneuses.
- La pratique aventurée de la
céréaliculture
- La céréaliculture avait toujours
été pratiquée dans la steppe, mais elle se
limitait, bien souvent, aux bas fonds inondables
produisant des rendements honnêtes, sans grands
dommages pour les parcours. Mais quant elle est
devenue une pratique nécessaire à la survie du
pasteur, celui-ci s'est mis à emblaver plus de
terres en faisant accroître, chaque année, les
superficies défrichées. Les défrichements
touchent généralement les terroirs les plus
pauvres, les terrains propices étant depuis
longtemps exploités, ceux où la pluviométrie
est suffisante et le relief permettant de
recueillir les eaux de pluie, de ruissellement ou
de crue. Ailleurs, la céréaliculture devient
aléatoire et empiète sur les terres de
parcours. Le résultat est patent : les
emblavures suivent les défrichements et
l'érosion la maigre récolte.
- Le surpâturage
- À côté de l'élevage
traditionnel, existe dans la steppe un élevage
plus moderne, se préoccupant essentiellement de
la commercialisation effective de la production
animale. L'un et l'autre ne se soucient guère,
dans leurs logiques économiques propres, de la
conservation des paysages steppiques.
- En économie traditionnelle, le
pasteur considère son cheptel comme un moyen de
thésaurisation, une banque à la mesure de sa
richesse et de son appartenance sociale. Il
élève son troupeau sans penser à une
utilisation convenable du couvert végétal.
L'élevage pratiqué par les riches éleveurs de
la steppe obéit à une logique dirigée par la
recherche du profit. Le propriétaire du troupeau
tient à retirer le maximum de bénéfices de son
exploitation sans se préoccuper, lui aussi,
d'une utilisation optimale des ressources
végétales, d'autant plus que cela ne fait
l'objet d'aucune rémunération, le régime
foncier de la steppe n'étant pas celui de
l'appropriation privée.
- Ces deux logiques économiques,
avec des motifs différents, poussent donc le
propriétaire traditionnel ou l'éleveur à
rechercher la constitution d'un troupeau au
nombre de têtes maximum. Elles conduisent ainsi
au surpâturage, qui entraîne, évidemment, la
réduction du tapis végétal, puisque la
consommation végétale n'est pas couverte par
les possibilités de renouvellement de la
végétation.
- L'éradication des espèces
ligneuses
- Comme il n'existe pas de
véritables forêt dans la steppe et parce que
les combustibles industriels sont presque
totalement inaccessibles aux nomades, ceux-ci
arrachent les plantes capables de satisfaire
leurs besoins. Les plantes arrachées sont
généralement le jujubier et l'armoise, mais
quand l'hiver est rude et que ces dernières
espèces se font rares, les touffes d'alfa sont,
à leur tour, victimes des besoins de l'homme. Un
calcul rapide montre la capacité de nuisance de
l'éradication des plantes arbustives : on estime
généralement qu'une population de 100.000
personnes dénude entre 7000 et 20.000 hectares
par an, sur une steppe d'armoise blanche, en bon
état, pour subvenir à ses besoins en
combustibles, soit 700 à 1000 kilogrammes par
an, pour une famille de 5 personnes. Or, la
steppe à armoise étant estimée à 4000.000
d'hectares, il faudra entre 20 à 60 ans pour que
4000.000 hectares soient entièrement
inutilisables, livrés à l'érosion par la
simple recherche du combustible ! La végétation
arbustive ne repousse pas et la végétation
herbacée associées à ces buissons disparaît
avec ceux-ci. À son tour, le sol qui se trouvait
un peu protégé et humidifié se dessèche, puis
s'érode sous l'action du vent.
- La pression démographique
- La progression démographique
qu'ont connu les différentes régions de
l'Algérie n'a pas épargné celle de la steppe.
Pour l'Est algérien, par exemple, la population
steppique a presque quintuplé entre les
recensements de 1954 et 1998. Là aussi les
ressources n'ont pas suivi cette croissance : les
surfaces défrichées, puis emblavées se sont
multipliées par 4 ou 5, les rendements agricoles
ont baissé et le cheptel ovin et caprin a
diminué considérablement. L'embauche
saisonnière, à la faveur des migrations d'hiver
et d'été, s'est beaucoup développée. Les
modes de vie se sont transformés, la
sédentarité et le salariat ont remplacé la vie
tribale et itinérante.
- La société steppique
traditionnelle n'a pas su trouver dans
l'accroissement démographique un stimulant à
son développement. Son économie repose presque
exclusivement sur le pastoralisme dont le
problème fondamental est la précarité de son
existence, parce que soumis à une lutte
continuelle contre les aléas du climat.
Lorsqu'elle se met à emblaver, c'est pour
éviter la famine. Ainsi, en soustrayant au
milieu ce dont elle a besoin sur le moment, elle
hypothèque l'avenir au profit du présent.
- La concentration des ressources
pastorales
- Ce sont les gros éleveurs qui ont
la mainmise sur les immensités steppiques.
Après l'indépendance et bien que les forces
législatives ne soient plus avec eux, ils ont
toujours gardé leur force économique pour
s'approprier les meilleurs pâturages. Grâce à
elle, ils peuvent provoquer les faits : ils font,
par exemple, main basse sur les terres
collectives en entourant malicieusement celles-ci
par des langues de terres emblavées qui sont,
selon la tradition nomade, interdites aux dents
des animaux. Les camions leur assurent une
extrême mobilité des troupeaux. Ainsi, ils
envoient les moutons vers les endroits où
l'herbe est la plus dense, en devançant les
nomades pour qu'ils ne puissent le faire.
Parfois, les éoliennes sont mises volontairement
hors d'usage afin que certaines zones soient
dépourvues de point d'eau ; une telle pratique
est une astuce utilisée pour faire fuir les
nomades de ces lieux, et il ne reste plus aux
riches éleveurs qu'à investir les parcours
devenus vacants et recourir aux moto-pompes et
aux citernes tractées.
- Ce type d'accaparement sous-tend
une accumulation du capital sans gros frais et
sans gros investissements, car il suffit aux
riches éleveurs d'expulser à leur manière les
nomades des parcours collectifs, le croît
naturel du cheptel fait le reste. La
commercialisation spéculative procure alors des
gains substantiels, favorisant un accroissement
supplémentaire des troupeaux, et donc de
nouveaux profits, c'est-à-dire une progression
de l'économie marchande, celle-ci se
substituant, sans coup férir, à l'économie
vivrière. Mais une concentration des ressources
disponibles s'accompagne de l'appauvrissement
d'une masse importante de la population.
Démunie, celle-ci se tourne vers l'exploitation
des zones les plus fragiles, concourant ainsi à
leur désertisation.
- La gestion de la steppe
- Le mouvement coopératif
- Après l'indépendance, les
premiers balbutiements concernant la
préservation et le développement de la steppe
datent des années soixante avec notamment
l'instauration du mouvement coopératif. Les
textes de 1967 consacrèrent l'institution des
A.D.E.P.2 qui ont repris le patrimoine
humain et matériel de l'ancien Secteur
d'Amélioration Rurale (S.A.R.) mis en place par
la colonisation.
- Les A.D.E.P. avaient un programme
fort ambitieux. Elles devaient réduire les
migrations vers le Tell, amorcer la
sédentarisation des nomades et transformer les
structures tribales et les traditions figées.
Elles poursuivaient également un objectif
technico-économique, celui de l'intensification
et de la modernisation de l'élevage ovin.
- Ces coopératives s'étalaient sur
5.000 à 10.000 hectares et disposaient d'un
nombre conséquent de béliers, de l'équipement
nécessaire et d'une avance financière. Les
terres étaient divisées en deux parts égales,
l'une était réservée à la conduite des
animaux par la moitié des coopérateurs, tandis
que l'autre était mise en défens par le reste
des bergers. La permutation des coopérateurs
était généralement hebdomadaire, alors que
celle des parcours était annuelle.
- Au total, malgré une expérience
riche en enseignements, le bilan d'ensemble fut
décevant, eu égard aux moyens mis en
uvre. Ce mouvement coopératif n'avait pu
toucher que 2% de la steppe entière. De plus,
l'une des raisons de l'échec fut le caractère
ponctuel de l'opération, puisque les A.D.E.P.
avaient été parachutées au milieu de la
Steppe, puis dirigées de l'extérieur en
court-circuitant ainsi les chefs-lieux des
communes de localisation. Elles avaient une
faible autonomie effective et leur fonctionnement
laissait donc à désirer. Cela poussa, très
souvent, les coopérateurs à déserter ce type
d'association, ou à rembourser les prêts
d'équipement, uniquement pour se libérer et
redevenir propriétaires privés. L'A.D.E.P.
d'Aïn-Zitoune, près d'Oum EL Bouaghi, est un
exemple qui permet d'illustrer les déboires
vécues par ce système coopératif.
- Créée sur 5.000 hectares de
domaniaux, elle n'avait pu, au terme de son
existence, atteindre les résultats escomptés.
Les réalisations, accompagnées
d'investissements élevés, ne portèrent que sur
1.000 ha seulement. La régénération de la
steppe avait pu maintenir une charge d'une bête
pour 3 hectares au lieu de 5 auparavant. Mais
l'interdiction des labours ne donna que des
résultats médiocres, parce qu'il n'y avait eu
ni recolonisation, ni semis d'espèces
pastorales. En outre, il faut ajouter que
l'absence de réserve fourragère, par manque
d'eau d'irrigation, fut la grande faiblesse du
système.
- Mais d'autres expériences se
situent également dans la mouvance du système,
il s'agit des Z.D.I.P., c'est-à-dire les zones
de développement pastoral intégré, dont le but
était de prendre en charge les populations de la
steppe, en réorganisant leurs activités et en
réaménageant les pâturages par un regain de
l'esprit collectif que la sédentarisation a
fortement entamé. D'ailleurs, c'est dans ce sens
que, plus tard, la Révolution agraire avait
voulu interféré sur la steppe. Mais elle avait
aussi d'autres objectifs très précis, comme
ceux qui consistaient à réduire la charge
supportée par les zones steppiques, grâce à
une diminution du nombre de têtes d'ovins. Pour
ce faire, on créa des coopératives où les
attributaires d'ovins allaient de pair avec une
superficie correspondante. Ces coopératives
d'élevage ou CEPRA3 devaient faire
l'objet de mise en défens (en rotation) et de
plantation régulière de brise-vent, ainsi que
la création de points d'eau. Elles avaient
également à bénéficier des leçons tirées de
l'expérience des coopératives de l'A.D.E.P. et
en corriger les insuffisances.
- La Révolution agraire avait
institué des garde-fous concernant
l'exploitation des terres de parcours, car quel
que soit leur statut juridique antérieur, elles
redevenaient "propriété de la
collectivité nationale" qui en restituait
la jouissance à ceux qui vivaient de l'élevage
pastoral. Pour cela, les parcours étaient
divisées comme suit :
- - les terres de parcours communs
à tous les éleveurs ;
- - les terres de parcours
dégradées susceptibles, après leur
aménagement, soit d'être attribuées, soit
d'être mises en réserve ;
- - les terres de parcours
attribuées collectivement en vue de la
constitution de coopératives d'élevage.
- Cela signifie que le pacage privé
devait se réduire à une peau de chagrin. En
somme, c'est au cloisonnement d'un espace depuis
longtemps ouvert que l'on devait aboutir.
- Pour s'achever, la Révolution
agraire devait le faire par une remise en cause
des rapports de productions patriarcaux, féodaux
et semi-féodaux qui dominaient les activités
pastorales. Ainsi, on allait procéder à
l'élimination des propriétaires de troupeaux
non exploitants et à la limitation du nombre de
têtes d'ovins possédées. Mais la limitation ne
signifiait pas la nationalisation des têtes en
surnombre, puisque le propriétaire pouvait s'en
défaire par les moyens qui lui convenaient. Or,
cet achèvement n'avait pas eu lieu, puisque les
actions qui devaient s'en suivre avaient été
publiquement reportées en 1980, pour ne pas dire
qu'elles avaient été annulées4.
- Les réformes agraires de 1983
et 1987
- En 1983, une opération de
restructuration, décidée à l'échelle
nationale, en vue d'unifier le secteur de la
Révolution agraire et celui des unités
agricoles conduites en autogestion, avait
englobé également les régions steppiques. Elle
avait entraîné dans son sillage la dissolution
des C.E.P.R.A. et leur remplacement par des
fermes pilotes.
- Cependant, on s'aperçut très
vite que cette réforme n'avait pas pu atteindre
les résultats attendus, et on pensa qu'en
libérant l'initiative des producteurs, on
pouvait faire sortir l'agriculture de l'État de
son impasse. Ces derniers étaient, en effet,
exclus des processus de décision et ne pouvaient
ainsi élaborer eux-mêmes les plans de
production. Tout revenait, aux décideurs
centraux qui répercutaient leurs décisions sur
le terrain à travers circulaires et instruction.
De plus, le mode de formation du revenu n'était
pas favorable à l'effort productif des membres
du collectif. Tout ceci impulsa, en 1987,
l'initiative d'une réorganisation des
exploitations du secteur public.
- Cette réorganisation porta sur
des dispositions qui donnèrent aux producteurs
un droit de jouissance perpétuelle sur
l'ensemble des terres constituant l'exploitation,
ainsi qu'un droit de propriété sur tous les
biens formant le patrimoine autre que la terre.
Ainsi, l'unité agricole se présente soit sous
forme collective (E.A.C.), soit sous forme
individuelle (E.A.I.)5.
- L'État a maintenu encore sa
présence en s'accordant un droit de regard sur
quelques fermes pilotes qu'il a créé dans un
certain nombre de secteurs, avec un
fonctionnement de type "tutelliste". On
aurait pensé que dans les régions steppiques,
c'est ce type d'exploitation qui allait le seul
à être instauré et qu'il était hors de
question de procéder à un partage des terres.
Les décisions furent autrement et selon les
rapports de force locaux, c'est l'un ou l'autre
cas qui fut privilégié. Tel est l'exemple de la
ferme pilote Delfi Mohammed, qui avait repris les
terres de deux C.E.P.R.A., elles-mêmes
constituées à partir l'ancienne A.D.E.P.
d'Aïn-Zitoune.
- Forte de ses 6.800 hectares de
parcours, elle avait été, au départ, maintenue
à sa vocation initiale. Elle consistait à
produire un effet d'entraînement sur les terres
limitrophes, afin de régénérer la steppe et
mettre fin à l'exploitation anarchique des
parcours. Mais sous la pression des travailleurs,
elle fut, malheureusement, démembrée en 4
E.A.C.
- Aujourd'hui, le constat est amer.
Car la steppe d'Aïn-Zitoune a été largement
entamée, et la céréaliculture a pu, dans
certains endroits, être pratiquée jusqu'à une
dizaine de mètres des sebkhas. Ceci pour donner
quels résultats ? Il s'agit, dans l'ensemble,
d'une céréaliculture de misère, avec des
rendements très bas et une irrégularité
extrême. Les zones qui n'ont pas encore été
emblavées constituent la seule possibilité de
faire de l'élevage sans grosses dépenses.
L'objectif essentiel de l'éleveur est, alors, de
multiplier son troupeau et utiliser le maximum
d'aliments que la steppe puisse donner. Par
endroits déjà, la rupture de l'équilibre de
cet écosystème fragile est manifeste, à tel
point que la régénération naturelle a été
bannie, que le sol a perdu toutes ses
potentialités et que la plante constituant la
steppe a quitté les lieux. En somme, la steppe
d'Aïn-Zitoune se dégrade de jour en jour et
atteint parfois un stade irréversible,
accentué, aujourd'hui, par l'absence totale
d'une politique de préservation et de
reconstitution de ce groupement végétal avec
tous ses apports pour l'écologie et l'économie
de ce secteur particulier.7
- Les collectifs des EAC nés de la
ferme pilote Delfi Mohammed ont fini par
détourner la vocation de leurs unités, en
multipliant les emblavures et en acceptant sans
contrôle la venue sur leurs terres pour le
pacage, par la location, des troupeaux
appartenant à d'autres éleveurs (BOUCHEMAL,
1997).
- Le Haut Commissariat au
Développement de la Steppe (H.C.D.S.)
- C'est dans la foulée de la
réforme portant restructuration du secteur
public agricole que les décideurs ont été
amenés, pour la première fois, à traiter la
question de la Steppe dans une perspective
nouvelle, celle de l'intégration à grande
échelle, c'est-à-dire entreprendre des actions
faisant appel à tous les acteurs concernés par
le développement de cette zone. C'est ainsi que
fut créé le Haut Commissariat au Développement
de la Steppe8 qui se donna comme
objectif de résoudre un problème majeur ayant
contrarié la mise en uvre des programmes
précédents, la contradiction entre
"patrimonialité et territorialité"9.
- L'idée est, en fait, de créer
des institutions conciliant maillage territorial,
ordre tribal et appropriation individuelle. Cette
organisation ethno-administrative, qui a toujours
manqué à la steppe, permet de mieux prendre en
charge les projets pastoraux (conception et
réalisation). Ainsi conçu, ce système repose
sur la "reconnaissance de territoires
d'identification" devant servir, à
plusieurs échelons, de cadre à la politique
envisagée. L'unité de base de l'aménagement
est constituée par l'unité pastorale qui
correspond au finage d'une entité ethnique et
sociale (arch ou fraction).

- À travers cette structuration, on
a voulu responsabiliser chaque producteur en lui
confiant la gestion personnelle de son troupeau
et en lui assurant l'essentiel de son
alimentation grâce à une intensification de la
production végétale locale. M. Smaïl (1991) a
observé que certains résultats ont été
probants, dans la mesure où l'agro-pasteur
Naïli de la fraction Ouled Baïda, dans le
secteur de Djelfa, "se familiarise
progressivement avec les nouvelles techniques de
l'aménagement pastoral (pacage différé,
disc-pitting-ensemensement
)".
Quelquefois, c'est lui-même qui assure la
plantation et en prend soin.
- Pour la réalisation des projets,
on mobilisa de très grands moyens, ce qui a pu
leur assurer un très bon démarrage. Mais il
reste à régler un problème fondamental, celui
du droit de jouissance des terres de parcours,
car bien que la formule de l'unité pastorale
fasse de lui le principal animateur de
l'aménagement, l'éleveur ou l'agro-pasteur sera
plus responsabilisé si un texte de loi est pris
en vue d'une réglementation régissant
l'activité pastorale.
- Il est fort probable que la
réussite des plans d'aménagement ne
réussissent que si l'agro-pasteur se sente
confiant dans son avenir, et dans ce cas l'État
doit revoir le statut juridique des territoires
steppiques, la formule arch semblant être la
plus adéquate. En effet, si l'habitant de la
Steppe a agi dans la dégradation de son
environnement écologique, il n'empêche que,
demain, en sachant qu'il en est réellement
l'usufruitier, il pourra planter un pied de
sparte, d'atriplex ou d'alfa.
- Le barrage vert
- Le barrage vert a pour objet de
contenir l'avancée des sables, grâce à un
rideau forestier de 1.500 km, s'étirant de la
frontière tunisienne à la frontière marocaine,
sur une largeur de 15 km. Le programme a
délimité 3 millions d'hectares, à raison de
150.000 hectares par an. L'uvre paraît
grandiose, mais jusqu'à maintenant les
résultats ont été médiocres. Avec le temps,
on a modéré les ambitions et on a modifié la
conception du projet.
- La wilaya de Tébessa, dans l'Est
algérien, est parmi les secteurs d'intervention
de ce rideau forestier. Là aussi, l'échec est
frappant : sur un programme de 400.000 hectares,
on a pu reboiser, depuis 1974, seulement 12.000
hectares. Cette faible performance a pour
principale raison la mauvaise localisation du
barrage vert. En effet, on l'a situé, pour
l'essentiel, en pleine zone steppique, à la
limite sud de la partie sub-aride de la région,
un endroit où le climax interdit la plantation
de l'arbre, car a-forestier. Cela explique,
certainement, le fait que des arbres de pin
d'Alep, après dix années de vie, se soient
subitement éteints !
- - Une autre politique a été
initiée, mais sera-t-elle porteuse ?
- Dans la région de Tébessa, une
double action est menée sur le plan du
reboisement. L'une tend à diversifier les
essences de plantation, afin d'améliorer les
parcours dégradés et augmenter les
disponibilités fourragères. L'autre consiste à
opérer un développement intégré grâce à la
mise en uvre d'actions multiples et
complémentaires.
- Les plantations sont
principalement à base d'atriplex et opuntia,
ainsi que de diverses légumineuses arborées
(acacia, caroubier, févier d'Amérique). Mais
pour fixer les populations, on a instauré un
programme qui vise à développer l'arboriculture
et à permettre, dans le cadre de petites
exploitations familiales, de diversifier les
ressources de revenu. Ces plantations fruitières
ont porté sur 700 ha mêlant figuier, amandier,
abricotier, olivier, noyer et pommier. Cette
action, initiée par les services des forêts,
est renforcée par le programme du F.N.D.R.A.10,
qui encourage le développement de
l'arboriculture en fournissant matériels et
équipements aux exploitants. On pense qu'une
telle politique permettra d'engendrer des gains
appréciables, et avec la prolifération des
jardins on aura installé un véritable
labyrinthe de brise-vent, donc un moyen de lutte
contre la désertisation.
- Mais la multiplication des vergers
est-elle propice dans une région où les
conditions du milieu sont particulièrement
difficiles ? La culture des céréales a toujours
été une culture "loterie", mais son
substitut ne sera-t-il pas un pis-aller ?
- Des complémentarités à
maintenir
- Il s'agit de complémentarités
dont le principe peut être expliqué par un
exemple pris dans la wilaya de Tébessa. Dans
cette région, on peut descendre facilement, sur
une centaine de kilomètres, de Chéria à
Négrine, de 1.200 à 100 m d'altitude, et voir
la pluviométrie fléchir de 450 à 150 mm.
Ainsi, on passe de l'hiver froid à l'hiver
tiède. En somme, deux secteurs où se
juxtaposent céréaliculture et parcours
sahariens, une situation qui permet des
complémentarités entre deux finages. M. Côte a
fort bien résumé les combinaisons qui en
résultent :
- On effectue un déplacement pour
cultures : "à la céréaliculture précoce
sur épandage de crue pratiquée sur le piémont
saharien succède la céréaliculture tardive
pratiquée par les mêmes groupes sur les hautes
terres". On effectue un déplacement pour
parcours :
- -" pacage sur le piémont
saharien pendant les 3 mois d'hiver ;
- - pacage sur la steppe de la zone
médiane pendant les 3 à 4 mois de printemps ;
- - pacage sur les chaumes des
hautes terres pendant les 3 à 4 mois
d'été".
- De cette situation, on comprend
que le cheptel ne peut être nourri par la steppe
que durant une période très courte de l'année,
3 à 4 mois. Mais des compensations en nourriture
sont assurées grâce aux déplacements des
bêtes et des hommes en des lieux différents le
long de l'année. Ces mouvements, qui associent
élevage et culture, sont le fondement de l'achaba,
ils existent de bout en bout de l'Atlas saharien.
- Bien qu'il ait subi quelques
changements, ce système demeure, aujourd'hui,
bien vivant. C'est sur ses modalités que les
aménagements ont eu lieu. On a déjà vu que les
déplacements des bêtes se font par camion. La
céréaliculture de piémont a fait place aux
fourrages. La généralisation de l'enseignement
fixe progressivement les familles dont seuls
quelques membres effectuent la transhumance.
- L'État a toujours voulu
interféré sur la steppe, mais ses interventions
n'ont jamais tenu compte du fondement de ce
système d'utilisation, ni de ce monde social
très structuré. Il n'a pas donné la main aux
collectivités qui, elles, savaient gérer le
fait écologique. Ses programmes reposaient
essentiellement sur la fixité : troupeaux
conduits sur des espaces cloisonnés,
coopératives d'élevage, fermes en stabulation.
Cela ne pouvait se solder que par un échec.
- La steppe constitue une ressource
non négligeable, il faut la valoriser Mais une
telle action ne sera porteuse que si l'on ne
néglige pas le savoir-faire des éleveurs
locaux. Leurs pratiques seront mises à profit,
mais on essayera de les accommoder
progressivement aux réalités de la vie moderne.
Dans ce cas, on maintiendra le principe de l'achaba,
mais en la faisant évoluer de manière à ce que
le nomadisme fasse place au pastoralisme,
c'est-à-dire dire ne plus déplacer les
familles, mais seulement les bêtes et les
bergers. On installera, alors, des
infrastructures de support pour les troupeaux
(puits à éolienne, zéribas) et une base de vie
pour les pasteurs.
- D'autres actions à mener
- Les actions pratiques de
prévention sont connues et point n'est besoin
d'aborder en détail cette question. On peut,
néanmoins citer quelques unes :
- Encourager les sources
d'énergie de remplacement
- Il est opportun de promouvoir une
politique consistant à réduire et à empêcher
l'éradication des plantes arbustives. On
pourrait, par exemple, encourager la diffusion
des bouteilles de gaz et des réchauds, action
qui a été, semble-t-il, porteuse en Tunisie. Il
est possible aussi d'envisager de recourir à une
autre source énergétique de substitution,
l'énergie solaire. Toute action interdisant
l'arrachage risquerait de rester sans écho, le
combustible étant un besoin économique
impérieux.
- Prévenir l'érosion éolienne
- La technique des brise-vent reste
peu employée par les agriculteurs, malgré les
avantages qu'elle offre. La rugosité des
paysages et la constitution d'obstacles
réduisent fortement l'érosion éolienne. De
tels effets peuvent également être retenus par
l'édification de murets de pierres sèches.
- Gérer rationnellement les
espaces pâturés
- En fonction de la production
végétale annuelle consommable, il est possible
de déterminer une pression animale optimale dont
le respect assure le renouvellement de la
production et le maintien de la composition
floristique du pâturage. On peut contrôler la
charge animale, notamment en s'appuyant sur la
rotation des parcours, et si nécessaire sur une
mise en défens. Il est ainsi reconnu, lorsque la
charge animale est constante, que le simple
passage d'un pâturage en continu à un passage
à un système saisonnier accroît
considérablement la production pastorale.
- Intensifier la production
fourragère
- Il est possible d'opérer une
telle action grâce à une utilisation
rationnelle des ressources hydriques disponibles
(forages, puits).
- Diversifier les ressources
pastorales
- Cette diversification se fait par
des travaux réguliers et progressifs de
régénération par plantation et semis, ainsi
que par l'emploi d'autres techniques adéquates.
- Conclusion
- Dans les régions steppiques de
lAlgérie, les méfaits de la
désertisation sont manifestes. La production
végétale naturelle risque de régresser
davantage. Les espèces d'intérêt pastoral se
raréfient et leur production décroît, tant
elles sont tributaires de la variabilité du
climat. On ne peut ignorer ce risque, et il est
à prendre en considération dans les schémas
d'aménagement. Dans ces conditions, il est
important que les décideurs prennent des mesures
de prévention (localisation optimale des
cultures, choix des niveaux d'intensification de
l'exploitation), pour que partout le capital
"sol-végétation" soit sauvegardé.
C'est dans ce contexte, d'ailleurs, que s'inscrit
le programme du F.N.D.R.A., dont la portée reste
limitée, parce qu'on a négligé un facteur de
taille, la sensibilisation des masses auxquelles
il a été soumis.
- Au niveau des objectifs, les
schémas d'aménagement doivent combiner le
respect des exigences écologiques avec le souci
de proposer des solutions socialement
acceptables. On doit songer aussi à vulgariser
un certain nombre d'acquis techniques, mais il
faut, pour cela, créer les conditions
socio-économiques qui permettent leur
intégration dans les pratiques sociales.
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